Réflexion du 3 juin 2018

Réflexion du 3 juin 2018

Voici un extrait de « L’archipel du Goulag » d’Alexandre Soljénitsyne, un livre qui raconte l’horreur communiste sous Staline :

Et voici comment les choses se passaient, voici un petit tableau de ces années-là. Une conférence du parti au niveau du rayon (dans la province de Moscou). Elle est présidée par le nouveau secrétaire du comité de rayon remplaçant celui qui vient d’être coffré. À la fin de la conférence, adoption d’une motion de fidélité au camarade Staline. Bien entendu, tous se lèvent (de même que, tout au long de la conférence, tout le monde a bondi de son siège à chaque mention de son nom). Des « applaudissement frénétiques se transformant en ovation » éclatent dans la petite salle. Pendant trois, quatre, cinq minutes, ils persistent dans leur frénésie et continuent à se transformer en ovation. Mais déjà les mains commencent à faire mal. Mais déjà les bras s’engourdissent à force d’être levés. Mais déjà les hommes d’un certain âge s’essoufflent. Mais déjà même ceux qui adulent sincèrement Staline commencent à trouver cela d’une insupportable stupidité. Cependant, qui osera s’arrêter le premier? C’est le secrétaire du comité départemental qui pourrait le faire, lui qui est debout à la tribune et vient de lire la motion. Mais il est tout récent, il remplace un coffré, lui-même à peur! Car, dans cette salle, parmi ceux qui sont debout et applaudissent, il y a des membres du NKVD[1] : et ils surveillent qui cessera le premier!… Et dans cette petite salle perdue, perdus pour le Chef, les applaudissements se prolongent pendant six minutes! sept minutes! huit minutes!… Ils sont morts! Ils sont fichus! Maintenant ils ne peuvent plus s’arrêter, jusqu’à ce qu’ils tombent d’une crise cardiaque! Au fond de la salle, dans la presse, on peut encore un peu tricher, frapper moins souvent, moins fort, moins furieusement : mais à la tribune, au vu de tout le monde!? Le directeur de la fabrique de papier locale, homme solide et indépendant, est debout à la tribune et applaudit, tout en comprenant à quel point la situation est fausse et sans issue. Il applaudit pour la neuvième minute consécutive! Pour la dixième! Il regarde le secrétaire d’un air abattu. C’est de la folie! De la folie collective! Se regardant les uns les autres avec un faible espoir, mais l’enthousiasme peint sur leur visage, les dirigeants du rayon applaudiront ainsi jusqu’à tomber, jusqu’à ce qu’il faille les emporter sur des civières! Même alors, ceux qui seront restés n’auront pas un tressaillement!… A la onzième minute, le directeur de la fabrique de papier prend un air affairé et s’assied à sa place. Ô miracle! où est passé l’indescriptible et irrésistible enthousiasme général? Tous s’arrêtent comme un seul homme au même claquement de main et s’asseyent à leur tour. Ils sont sauvés. L’écureuil à eu l’idée de sortir de la roue!…

Seulement, c’est de cette façon-là, justement, que l’on repère les esprits indépendants. C’est de cette façon-là, justement, qu’on les extirpe. La nuit même, le directeur de la fabrique est arrêté. On n’a pas de mal à lui coller dix ans pour un tout autre motif. Mais, après la signature du « 206 » (procès-verbal final de l’instruction), le commissaire instructeur lui rappelle :

« Et ne soyez jamais le premier à vous arrêter d’applaudir! » (Mais que faire? Comment donc s’arrêter?…)

Voilà ce que c’est que la sélection selon Darwin. Voilà ce que c’est que l’exténuation par la bêtise.

La loi selon laquelle les plus forts survivent est peut-être véridique chez les animaux, mais chez les hommes, le plus fort est bien souvent le premier à être persécuté. Cet extrait en est un bel exemple. Dans certaines situations, ce ne sont pas ceux qui font preuve du plus de force de caractère, ou d’indépendance d’esprit qui survivent, mais bien ceux qui se soumettent le plus docilement à l’ordre établi, malgré toute l’absurdité de la situation.

[1] Le NKVD était le « Commissariat du peuple aux Affaires intérieures », une sorte de police politique.

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