Chevaucher le tigre par Julius Evola, 4e partie

Chevaucher le tigre par Julius Evola, 4e partie

Partie III

 Chapitre I

DANS LE MONDE OU DIEU EST MORT

 

  1. Des précurseurs à la « jeunesse perdue ».

 

Il faut dès à présent noter qu’il existe un courant de pensée et une « historiographie » dont le propre a été de présenter ce processus, tout au moins ses premières phases, comme quelque chose de positif, comme une conquête. C’est un autre aspect du nihilisme contemporain, avec, à l’arrière-plan, une sorte d’ « euphorie du naufragé » inavouée. On sait que depuis le siècle des lumières et le libéralisme, jusqu’à l’historicisme immanentiste[1], d’abord « idéaliste », puis matérialiste et marxiste, ces phases de dissolution ont été interprétées et exaltées comme celles de l’émancipation et de la ré-affirmation de l’homme, du progrès de l’esprit, du véritable « humanisme ». Nous verrons plus loin dans quelle mesure la thématique de Nietzsche relative à la période post-nihiliste se ressent, par ses mauvais côtés, de cette mentalité. Pour le moment, il convient de préciser le point suivant.

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Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait VI

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait VI

« La pitié ou la charité, ou plutôt leur accentuation particulière, est l’un des traits qui rapprochent le Bouddhisme du Christianisme. Il faut toutefois se garder de confondre cette charité avec une attitude vague et molle, c’est-à-dire d’y voir une sentimentalité rendant aveugle pour les différences objectives des phénomènes, ou encore un « psychologisme » réduisant toute culpabilité à rien ; car autre chose est de ne pas savoir distinguer un loup d’une brebis, et autre chose est de faire cette distinction sur le plan des contingences tout en voyant l’unité ontologique des opposés et en s’abstenant d’entrer dans les impasses des illusions passionnelles et dans l’engrenage des actions et réactions concordantes. Comme dans le cas de la Loi du Christ, – celle qui exige d’aimer l’ennemi et de tendre la joue gauche, – il s’agit au fond pour le Bouddhiste de dépasser le plan des contrastes effectifs, et cela en vue d’une réalité – ou de la Réalité – qui contient tout et qui se situe au-delà de tout ; le Chrétien dirait : « pour l’amour de Dieu ». C’est une pernicieuse erreur que de croire que la sérénité rend aveugle et niveleuse ; au contraire, elle n’A de valeur qu’en vertu de sa lucidité : ne pas « résister au méchant » n’a de sens qu’à condition que nous nous rendions compte, sur un certain plan qui nous concerne incontestablement en tant qu’être vivant, que le méchant est autre chose que le bon. Il est peu de choses aussi suffocante que ces efforts sentimentaux qui tendent à « ne voir partout que le bien » ou à « ne voir le mal qu’en soi-même », au détriment de la vérité et au préjudice de l’équilibre humain ; car de même que la générosité n’a de valeur que chez le fort, de même la perception de l’unité n’a de sens que chez celui qui est capable de discerner la diversité. La charité, au sens dont il s’agit ici, c’est chercher à découvrir chez ceux que nous jugeons, les qualités qu’ils possèdent réellement, et non leur attribuer à l’aveuglette des qualités qui leur sont étrangères, ou qui ne compensent en rien leurs défauts, car la charité ne vaut, en fait, que par son contenu ; elle n’est rien en dehors de la vérité. C’est un outrage à l’intelligence que d’abolir notre jugement pour le seul plaisir de nous persuader nous-mêmes de notre charité ; il est vrai qu’un tel comportement peut avoir une signification ascétique, si les circonstances le permettent, mais dans ce cas elle n’est pas dépourvue d’un certain égoïsme. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 71-72

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait V

« Nous voudrions rapporter ici une image saisissante que nous avons entendue de la part d’un Bouddhiste nippon : le son des cloches chrétiennes, nous dit-il, attire l’homme vers le haut et l’enlève du monde ; mais le son lourd et profond de la cloche bouddhique nous laisse immobile, elle nous fait descendre en nous-mêmes, en notre Centre suprapersonnel. Il y a là une confrontation instructive entre deux « rythmes spirituels », laquelle n’a toutefois rien d’irréductible : d’un côté l’ « élévation dynamique », la sublimation du « devenir », et de l’autre la « profondeur statique », l’essence de l’ « être ». » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 70-71

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait IV

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait IV

                « Quand on abolit les vrais mythes, on finit inévitablement par leur substituer des mythes factices, et en fait, la pensée qui entend se fier à sa seule logique, dans un domaine où celle-ci n’ouvre aucun horizon, s’avère incapable d’échapper aux diverses « mythologies » scientistes, un peu comme l’abolition de la religion conduit en définitive, non à une vision rationnelle de l’Univers, mais à une contre-religion, laquelle ne tardera pas à dévorer le rationalisme lui-même ; car rendre l’homme absolument libre, – lui qui n’est pas absolu, – c’est libérer en lui tous les maux, sans qu’il subsiste un principe qui puisse les limiter. Tout ceci montre bien que c’est au fond une sorte d’abus de langage que d’appeler « science » un savoir qui n’aboutit qu’à des résultats pratiques et ne révèle rien sur la nature profonde des phénomènes, – une science qui, étant par définition dépourvue de principes transcendants, n’offre aucune garantie quant à ses résultats ultimes.

                La logique pure et simple n’est que très indirectement une manière de connaître ; elle est avant tout l’art de combiner des données vraies ou fausses, selon un certain besoin de causalité et dans les limites d’une certaine imagination, si bien qu’un raisonnement apparemment impeccable peut être erroné en fonction de la fausseté de ses prémisses ; celles-ci dépendent normalement, non de la raison ou de l’expérience, mais de l’intelligence pure, et cela dans la mesure même où la chose à connaître est d’un ordre élevé. Ce n’est pas l’exactitude de la science que nous blâmons, loin de là, mais le niveau exclusif de cette exactitude, lequel rend celle-ci inadéquate et inopérante ; l’homme peut mesurer une distance avec ses pas, mais il ne saurait voir avec ses pieds, s’il est permis de s’exprimer ainsi. La métaphysique et le symbolisme, qui seule fournisses les clefs décisives pour la connaissance des réalités suprasensibles, sont en réalité des sciences hautement exactes, – d’une exactitude qui dépasse de beaucoup celle des faits physique, – mais ces sciences échappent à la seule ratio et aux méthodes qu’elle inspire d’une façon quasiment exclusive. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 20-21

                Par « mythologies scientistes », nous pouvons prendre en exemple la théorie du Big Bang selon laquelle il n’y avait rien, puis ce rien à exploser. La science moderne qui détiendrait la seule vérité parce qu’elle se base que sur des faits doit pourtant faire preuve d’une foi imperturbable pour avancer et croire cet illogisme.

                La contre-religion est principalement le « new age » de nos jours. Une pseudo-religion qui n’a rien d’une religion parce qu’elle fait appel principalement aux émotions et ne possède pas de principe, comme l’explique si bien Schuon.

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait III

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait III

« La technique moderne n’est qu’un aboutissement, très indirect sans doute, d’une perspective qui, après avoir banni de la nature les dieux et les génies et l’avoir rendue « profane » de ce fait, a finalement permis qu’elle soit « profanée » au sens le plus brutal du mot. L’Occidental prométhéen – mais non pas tout occidental – est affecté d’une sorte de mépris inné de la nature : pour lui, la nature est une propriété dont on peut jouir ou qu’on peut exploiter, voire une ennemi à vaincre ; c’est, non une « propriété des Dieux » comme à Bali, mais une « matière première » vouée à l’exploitation industrielle ou sentimentale, suivant les goûts et les circonstances. Ce détrônement de la nature, ou cette scission entre l’homme et la terre –reflet de la scission entre l’homme et le Ciel – a porté des fruits si amers que nous n’aurons pas beaucoup de peine à faire admettre que le message intemporel de la nature se présente de nos jours comme un viatique spirituel de première importance ; d’aucuns objecteront peut-être que l’Occident a connu de tout temps – et notamment aux XVIIIe et XIXe siècles – des retours à la terre vierge, mais ce n’est pas ainsi que nous l’entendons, car nous n’avons que faire d’un « naturisme » romantique et « déiste » voire athée. Ce dont il s’agit, c’est, non de projeter un individualisme sursaturé et désabusé dans une nature désacralisée, – ce serait là une mondanité comme une autre, – mais au contraire de retrouver, sur la base de l’esprit traditionnel, dans la nature la substance divine qui lui est inhérente, ou en d’autres termes, de « voir Dieu partout » et de ne rien voir en dehors de sa mystérieuse présence. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 16-18

Par « Occidental prométhéen » Schuon fait référence à un type d’homme pour qui le progrès technologique est une fin en soi. C’est l’homme pour qui la technique a remplacé Dieu ou nous permettraient de surpasser Dieu, voyez par exemple ces hommes qui rêvent d’êtres immortels grâce à la science.

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait II

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait II

« Il faut dire que les Grecs de l’époque classique ont été les premiers, avec leur empirisme scientiste, à priver la nature de sa majesté, sans toutefois la détrôner dans la conscience populaire. Il y a eu sans doute Dodone et d’autres sanctuaires en plein air, mais il ne faut pas oublier que le temple antique s’oppose à la nature vierge comme l’ordre s’oppose au chaos, ou la raison au rêve. Tel est évidemment le cas, à un degré quelconque et par la force des choses, de tout art humain, mais l’esprit gréco-romain a ceci de particulier qu’il est beaucoup plus attaché à l’idée de « perfection » qu’à celle d’ « infini » ; la « perfection » ou l’ « ordre » devient le contenu même de son art, au point d’exclure de celui-ci tout souvenir des Essences. – Sans doute, il faut compléter cette vérité partielle par une autre, positive celle-ci : l’un de nos amis nous a fait observer très justement que le Dieu grec, qui est « géomètre », n’a pas « créé », mais « mesuré » le monde, comme la lumière « mesure » l’espace ; or le temple grec, avec sa clarté, ses lignes droites, ses rythmes précis, « incarne » ou plutôt « cristallise » la lumière, et c’est en cette qualité qu’il s’oppose non à la nature comme telle, mais à la terre, donc à la matière, la lourdeur, l’opacité ; en d’autres termes, il ne marque pas qu’une systématisation abstraite et limitative, mais aussi une révélation de l’Intellect et une totalité. On pourrait faire la même remarque en ce qui concerne le Taj Mahal ou d’autres édifices islamiques de ce genre, avec la différence toutefois que, dans ces cas, la luminosité est conçue dans un sens moins « mathématique » et plus proche de l’idée d’infini. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga p. 16

Chief A. Eastmann – Extrait

Chief A. Eastmann – Extrait

« Quiconque a beaucoup vécu dans la nature vierge sait qu’il y a une force magnétique qui augmente dans la solitude et se dissipe vite dans la vie parmi les hommes ; et même les ennemis de l’Indien d’Amérique ont reconnu qu’aucun autre homme ne l’égale au point de vue de la force innée, ou de l’équilibre qui reste impassible dans toute ambiance… C’est la vérité pure et simple que l’Indien, aussi longtemps qu’il restait sous l’influence des idées de sa race, regardait les grande acquisitions de l’homme blanc sans aucune envie et n’avait aucun désir de les imiter… Il les méprisait, comme un esprit élevé, qui est tout absorbé par une œuvre difficile, méprise le lit trop mou, la jouissance de mets délicats et les amusements superficiels d’un riche voisin. Il était persuadé que la vertu et le bonheur sont indépendants de ces choses, et peut-être même incompatibles avec elles… Il trouvait révoltant et presque inconcevable, qu’il y eu parmi ces gens qui prétendaient lui être supérieurs, beaucoup d’impies… Les historiens de la race rouge doivent reconnaître que ce ne fut jamais l’Indien qui rompait le premier son serment… L’ancien Indien combinait sa fière allure avec une modestie toute particulière. La prétention spirituelle lui était inconnue de par sa nature et son éducation… Il n’y avait qu’un seul devoir inévitable : …la reconnaissance quotidienne de l’Invisible et de l’Éternel. » – Ch. A. Eastmann

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait I

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait I

« Tel auteur n’attache aucune importance aux déclarations indiennes confirmant, au début du XIXe siècle, l’existence immémoriale de l’idée d’un Esprit suprême, et pour prouver que cette idée n’est qu’une abstraction importée par les Blancs, il cite le fait suivant, datant d’une époque (1701) où les mêmes Peaux-Rouges n’avaient pas encore subi d’influence blanche : « Au cours de la conversation (William) Penn pria l’un des interprètes des Lénapé (Delaware) de lui expliquer l’idée que se font les autochtones de Dieu. L’Indien était embarrassé, il chercha en vain des mots et dessina enfin une série de cercles concentriques sur la terre ; et montrant le centre, il ajouta que c’est là que se situe symboliquement le lieu du Grand Homme. » (Werner Muller, Die Religionen die Kardinalpunkte.) On ne saurait fournir une preuve plus patente d’incompréhension que l’argument qu’on entend tirer de ce récit, à savoir que pour le Delaware Dieu était un dessin ; donc quelque chose de « concret » et non une « abstraction »! (…) Quand on ignore et le symbolisme et la mentalité symboliste, on ferait évidemment mieux de na pas s’occuper de symboles du tout. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 10-11