Chevaucher le tigre par Julius Evola, 4e partie

Chevaucher le tigre par Julius Evola, 4e partie

Partie III

 Chapitre I

DANS LE MONDE OU DIEU EST MORT

 

  1. Des précurseurs à la « jeunesse perdue ».

 

Il faut dès à présent noter qu’il existe un courant de pensée et une « historiographie » dont le propre a été de présenter ce processus, tout au moins ses premières phases, comme quelque chose de positif, comme une conquête. C’est un autre aspect du nihilisme contemporain, avec, à l’arrière-plan, une sorte d’ « euphorie du naufragé » inavouée. On sait que depuis le siècle des lumières et le libéralisme, jusqu’à l’historicisme immanentiste[1], d’abord « idéaliste », puis matérialiste et marxiste, ces phases de dissolution ont été interprétées et exaltées comme celles de l’émancipation et de la ré-affirmation de l’homme, du progrès de l’esprit, du véritable « humanisme ». Nous verrons plus loin dans quelle mesure la thématique de Nietzsche relative à la période post-nihiliste se ressent, par ses mauvais côtés, de cette mentalité. Pour le moment, il convient de préciser le point suivant.

Aucun Dieu n’a jamais lié l’homme; il n’y a pas que le despotisme divin qui soit une invention fantaisiste, mais aussi, dans une large mesure, celui auquel, selon les interprétations illuministes, le monde de la Tradition aurait dû son organisation, reçue d’en haut et dirigée vers le haut, son système hiérarchique, ses diverses formes d’autorité légitime et de puissance sacrée. Tout ce système trouvait au contraire son fondement véritable et essentiel dans la structure intérieure particulière, les capacités de récognition et les divers intérêts congénitaux d’un type d’homme qui a presque complètement disparu. L’homme, à un moment donné, a voulu « être libre ». On l’a laissé faire, on l’a même laissé trancher des liens qui le soutenaient plus qu’ils ne l’entravaient; puis on l’a laissé tirer toutes les conséquences de sa libération, selon un enchaînement rigoureux, jusqu’à ce qu’il parvienne à l’état de choses actuel, où « Dieu est mort » (Bernanos dit : « Dieu s’est retiré[2] ») et où l’existence devient le domaine de l’absurde, où tout est possible, où tout est licite. Seule a agi en tout cela ce qu’on appelle en Extrême-Orient la loi des actions et des réactions concordantes, objectivement, « par-delà le bien et le mal », par-delà toutes les petites morales.

Ces derniers temps, la rupture s’est étendue du plan moral au plan ontologique et existentiel. Les valeurs que l’on avait mises en doute hier et qu’ébranlait seule la critique de quelques précurseurs relativement isolés, perdent aujourd’hui toute consistance, dans la vie quotidienne, pour la conscience générale. Il ne s’agit plus de « problèmes », mais d’un état de fait qui fait paraître le pathos immoraliste des rebelles d’hier on ne peut plus anachronique et périmé. Depuis quelque temps, une bonne partie de l’humanité occidentale trouve normal que l’existence soit dépourvue de toute vraie signification et ne doive être rattachée à aucun principe supérieur, si bien qu’elle s’est arrangée pour la vivre de la façon la plus supportable, la moins désagréable possible. Ceci a toutefois pour contrepartie et pour conséquence inévitables une vie intérieure de plus en plus réduite, informe, précaire, instable et fuyante et la disparition rapide de toute droiture et de toute force morale.

Par ailleurs, un système de compensations et d’anesthésiants agit dans le même sens, et le fait de n’avoir pas été reconnu comme tel par la plupart des gens, ne lui enlève pas, pour autant, ce caractère. Un personnage d’E. Hemingway fait le bilan lorsqu’il dit : « Opium du peuple, la religion… Et aujourd’hui l’économie est l’opium du peuple, comme le patriotisme… Et les rapports sexuels ne seraient-ils pas aussi un opium pour le peuple ? Mais s’adonner à la boisson, c’est le meilleur des opiums : excellent, même s’il y en a qui préfèrent la radio, cet opium à bon marché. »

Toutefois, lorsqu’on pressent cette vérité, la façade chancelle, l’assemblage se disloque et, après la dissolution des valeurs, vient un moment où l’on dénonce tous les succédanés auxquels on recourait pour suppléer à l’absence de signification d’une vie désormais laissée à elle-même. Alors apparaît le thème existentiel de la nausée, du dégoût, du vide ressenti derrière tout le système du monde bourgeois, le thème de l’absurdité de toute la nouvelle « civilisation » imposée à la terre. Chez ceux dont la sensibilité est plus aiguë, on constate diverses formes de traumatismes existentiels, on voit apparaître les états que l’on a qualifiés de « spectralité du devenir », de « dégradation de la réalité objective », d’ « aliénation existentielle ». Ici également il convient d’observer que l’on passe des expériences sporadiques de quelques intellectuels et artistes d’hier à des formes de comportement qui caractérisent d’une façon habituelle certaines tendances des toutes dernières générations.

Il s’agissait, hier encore, d’écrivains, de peintres et de « poètes maudits » qui vivaient à la débandade, étaient souvent alcooliques et mêlaient le génie à un climat de dissolution existentielle et à une révolte irrationnelle contre les valeurs établies. Le cas d’un Rimbaud est typique, dont la suprême forme de révolte fut le renoncement à son génie même, le silence, la plongée dans l’activité pratique, allant jusqu’à la recherche du lucre. Un autre cas est celui de Lautréamont, qui fut poussé à l’exaltation morbide du mal, de l’horreur, de l’élémentarité informe, par le traumatisme existentiel (Maldoror, le héros de ses chants, dit : « J’ai reçu la vie comme une blessure, et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice »). Comme Jack London et divers autres, y compris Ernst Jünger à ses débuts, des individualités isolées se vouèrent à l’aventure, à la recherche de nouveaux horizons, sur des terres et des mers lointaines, alors que, pour le reste des hommes, tout semblait être en ordre, sûr et solide et que sous le signe de la science, on célébrait la marche triomphale du progrès, à peine troublée par le fracas des bombes anarchistes.

Déjà, après la première guerre mondiale, des processus semblables avaient commencé à se développer, annonçant les formes extrêmes du nihilisme. En un premier temps, ces phénomènes précurseurs continuèrent à rester en marge de la vie, à la frontière de l’art. Le plus significatif et le plus radical fut peut-être le dadaïsme, aboutissement des impulsions les plus profondes dont s’étaient alimentés les divers mouvements artistiques d’avant-garde. Mais le dadaïsme nie les catégories artistiques elles-mêmes. Il aspire à traduire en formes chaotiques une vie dénuée de toute rationalité, de tout lien, de toute cohérence, il tend à accepter, voire à exalter, l’absurde, le contradictoire, ce qui n’a ni sens ni but, et à les assumer comme tels.

Des thèmes analogues furent ensuite repris, en partie, par le surréalisme quand celui-ci se refusa à adapter la vie aux « conditions dérisoires de toute existence d’ici-bas ». Cette voie fut parfois suivie effectivement jusqu’au bout avec le suicide de surréalistes comme Vaché, Crevel et Rigault, ce dernier ayant reproché aux autres de ne savoir faire que de la littérature, de la poésie. Enfin, quand A. Breton, encore tout jeune, déclara que l’acte surréaliste le plus simple serait de descendre dans la rue et de tirer au hasard sur les passants, il anticipait sur ce que quelques représentants des dernières générations devaient réaliser plus d’une fois après la seconde guerre mondiale, passant ainsi de la théorie à la pratique, et cherchant à atteindre, à travers l’action absurde et destructive, le seul sens possible de l’existence, après avoir refusé de voir dans le suicide une solution radicale pour l’individu métaphysiquement seul[3].

Avec le traumatisme plus violent provoqué par la seconde guerre mondiale et ses suites, avec l’effondrement d’un nouvel ensemble de valeurs de façade, ce courant s’est effectivement répandu d’une façon caractéristique et quasi endémique dans la jeunesse que l’on a appelée brûlée ou perdue et dont le tréfonds, malgré une fréquente et large marge d’inauthenticité, de pose et de caricature, a souvent la valeur d’un signe vivant des temps.

Ce sont, d’une part, les « rebelles sans bannière », les young angry men, avec leur fureur et leur agressivité contre un monde où ils ont l’impression d’être des étrangers, dont ils ne voient pas le sens, où ils n’aperçoivent aucune valeur qui mérite que l’on se batte ou s’enthousiasme pour elle. Comme nous l’avons dit, c’est là l’aboutissement, dans le monde où Dieu est mort, de ces formes antérieures de révolte au fond desquelles subsistait, malgré tout — comme dans l’anarchisme utopique lui-même — la conviction d’avoir une juste cause à défendre, au prix de n’importe quelle destruction et du sacrifice de sa propre vie — le « nihilisme » impliquant ici la négation des valeurs du monde et de la société contre lesquels il se soulevait, mais non celles qui poussaient à cette révolte. Dans les formes actuelles, il ne reste que la révolte à l’état pur, la révolte irrationnelle, la révolte « sans bannière ».

Les teddy boys appartiennent à cette tendance, ainsi que le phénomène analogue des Halbstarken allemands, de la « génération des ruines ». On sait que les uns et les autres adoptent une forme de protestation agressive, qui s’exprime aussi par des exploits de vandales et de hors-la-loi, exaltés comme des « actes purs », comme un froid témoignage de leur différence de nature. Dans les pays slaves, ce sont les houligans. Plus significative encore est la contre-partie américaine, représentée par les hipsters et la beat génération. Il s’agit également ici, plutôt que d’attitudes intellectuelles, de positions existentielles vécues par des jeunes, positions dont un certain genre de romans ne donne que le reflet : formes plus froides, plus décharnées, plus corrosives que celles de l’équivalent britannique, dans leur opposition à tout ce qui est pseudo-ordre, rationalité, cohérence — à tout ce qui est square , qui semble « carré », solide, justifié, sûr : « colère destructive sans voix » — comme a dit quelqu’un, mépris pour « l’engeance incompréhensible qui réussit à se passionner sérieusement pour une femme, un travail, une maison » (Norman Phodoretz). L’absurdité de ce qui est considéré comme normal, « la folie organisée du monde normal », paraissent aux hipsters particulièrement évidentes dans le climat de l’industrialisation et l’ambiance d’activisme insensé qui règne malgré toutes les conquêtes de la science. Refus de s’identifier au milieu, refus absolu de collaborer, d’avoir une place définie dans la société, tels sont les mots d’ordre de ces milieux qui, d’ailleurs, ne comprennent pas exclusivement des jeunes, mais rassemblent des éléments venus non seulement des bas-fonds, des couches sociales les plus touchées, mais de toutes les classes, parfois même des plus riches. Au nouveau nomadisme de quelques-uns, s’ajoute, chez d’autres, le goût des formes les plus élémentaires de l’existence. Dans l’hipsterism, l’alcool, le sexe, la musique nègre de jazz, la vitesse, les drogues, et même des actes qui ont un caractère de crimes gratuits, tout comme ceux qu’avait proposés le surréalisme d’A. Breton, ont servi de moyens pour supporter, grâce à des sensations exaspérées, le vide de l’existence. On ne craint pas, on aspire au contraire à « recevoir de terribles coups de son propre Moi » dans des expériences de toutes sortes (N. Mailer). Les livres de Jack Kerouac et la poésie d’Allen Ginsberg s’inspirent aussi, dans une certaine mesure, de ce climat.

Mais ce courant s’était déjà laissé pressentir chez quelques auteurs appelés avec raison les Walt Whitman d’un monde qui s’écroule et non du monde optimiste, plein d’espérance et de vie, de la jeune démocratie américaine. A part un Dos Passos et quelques autres du même groupe, c’est l’Henry Miller de la première période qui peut à bon droit se considérer comme le père spirituel des courants dont il s’agit. On a pu dire de lui qu’il était, « bien plus qu’un écrivain ou qu’un artiste, une sorte de phénomène collectif de l’époque — un phénomène incarné et vociférant, manifestation brute de l’angoisse, du désespoir furieux et de l’horreur infinie qui s’étalent derrière la façade croulante » (préface du Tropique du Capricorne, aux Éditions du Chêne, Paris, 1946). C’est le sentiment d’une tabula rasa, du silence cosmique, du néant, de la liquidation de toute une époque « chez un prophète qui sonne la fin d’un monde au moment même où ce monde fleurit et rayonne, à l’apogée de sa grandeur et de son infection pestilentielle ». C’est de Miller lui-même que sont ces paroles caractéristiques : « Dès le commencement, je n’ai connu que le chaos, comme un fluide dont j’étais enveloppé, que j’inhalais par les branchies. » « Une forêt de pierre au centre de laquelle il y a le chaos », telle est la sensation que donne l’ambiance où se meut l’homme d’aujourd’hui. « Parfois, en ce point mort et central, au cœur même du chaos, je dansais et buvais jusqu’à en être complètement idiot, je faisais l’amour ou me prenais d’amitié pour quelqu’un, tirais des plans pour une vie nouvelle, mais tout n’était que chaos, pierre, désespoir, égarement. »

Témoignage qui coïncide en partie avec celui, d’une autre origine, que M. Hesse avait déjà mis dans la bouche d’un de ses personnages : « Je préfère me sentir brûlé par une douleur diabolique plutôt que de vivre dans cette ambiance de saine température. Alors s’enflamme en moi un désir sauvage d’émotions intenses, de sensations, une rage contre cette vie plate, flétrie, normale et stérilisée et une envie de fracasser quelque chose, je ne sais pas, un magasin ou une cathédrale, ou moi-même; de commettre des folies téméraires… C’est, en fait, ce que j’ai toujours le plus détesté, abhorré, maudit : cette satisfaction, cette santé pacifique, ce gras optimisme du bourgeois, cette discipline de l’homme médiocre, normal, vulgaire[4]. » P. van den Bosch écrit dans Les enfants de l’absurde : « Nous sommes les fantômes d’une guerre que nous n’avons pas faite… D’avoir ouvert les yeux sur un monde désenchanté, nous sommes, plus que tout autre chose, les enfants de l’absurde. Certains jours le non-sens du monde nous pèse comme une tare. Il nous semble que Dieu est mort de vieillesse et que nous existons sans but… Nous ne sommes pas aigris, nous partons de zéro. Nous sommes nés dans les ruines. Quand nous sommes nés, l’or s’était changé en pierre. »

Les mouvements caractéristiques de la jeunesse perdue ont donc traduit, dans les formes crues d’une vie actuellement vécue, une bonne part de l’héritage des précurseurs du nihilisme européen. Un trait important est ici l’absence de toute revendication révolutionnaire et sociale, de toute croyance en une action organisée qui puisse changer les choses : c’est toute la différence qui sépare ces mouvements, aussi bien des nihilistes d’hier que des intellectuels de gauche qui font le procès de la société bourgeoise. « Travailler, lire, se préparer dans les cellules, croire, pour ensuite se faire rompre l’échine, non, merci bien, pas pour moi », dit, par exemple, un personnage de Kerouac. Tel est le bilan des résultats auxquels a pratiquement abouti la « révolution » des forces de gauche, après avoir triomphé, après avoir dépassé la phase de la simple révolte : Camus l’a bien mis en lumière après la période de ses illusions communistes : la révolution a trahi ses origines en instituant de nouveaux jougs, un nouveau conformisme, plus obtus et plus absurde.

Il ne convient pas de s’arrêter davantage sur ces témoignages d’une existence traumatisée, non plus que sur les témoignages de ceux que l’on pourrait appeler les « martyrs du progrès moderne ». Comme nous l’avons dit, nous ne nous intéressons qu’à leur valeur d’indices signalétiques des temps. Les formes actuelles dont nous avons parlé peuvent aussi se dégrader en vogues extravagantes et passagères. Mais le lien causal, donc nécessaire, qui les unit au monde « où Dieu est mort » et n’a pas encore été remplacé, est incontestable. Ces formes disparues, d’autres, homologues, surgiront sûrement, selon les circonstances, jusqu’à l’épuisement du cycle actuel.[5]

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Immanentisme

[2] « Nous nous répétons sans cesse avec des larmes d’impuissance, de paresse et d’orgueil que le monde se déchristianise. Mais (…) c’est de nos cœurs que Dieu se retire, c’est nous qui nous déchristianisons, misérables! » (Bernanos, « Français, si vous saviez ») (Note des Hommes oubliés.)

[3] Nous voyons ce type de comportement se répéter continuellement en occident depuis les écrits d’Évola, particulièrement aux États-Unis. La tuerie de Columbine étant la plus marquante. (Note des Hommes oubliés)

[4] « Le loup des steppes » d’Hermann Hesse (Note des Hommes oubliés)

[5] Voyez aussi le film « Fight Club » de David Fincher inspiré du livre de Chuck Palahniuk. Le rejet des valeurs bourgeoises et la recherche de « sens » y sont bien illustrés. Le problème étant que cette recherche s’arrête à un nihilisme destructeur, alors que le nihilisme doit être surpassé. C’est une révolte matérielle se situant dans l’horizontalité alors que la vraie révolte est celle de l’intellect et se situe dans la verticalité, la transcendance. (Note des Hommes oubliés)

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