Luc-Olivier d’Algange – Lux umbra Dei (Extrait 1)

A mesure que nous nous éloignons de l’interprétation de la divine Providence, à mesure que nous nous emprisonnons dans notre refus d’être nous-mêmes interprétés par la Providence et plus nous nous soustrayons du sens, plus nous renonçons au pèlerinage pour vagabonder ; plus encore nous nous trouvons soumis, enchaînés, dépossédés, ombreux, somnambuliques. Il y a une allure propre à l’homme moderne, lente et lourde, hypnotisée et harassée. Le propre du  somnambule est d’ignorer qu’il somnambulise. Quiconque s’avise de le réveiller suscitera sa rage meurtrière. Dans ce faux-sommeil nos songes sont téléguidés et nous conduisent. La difficulté à faire entrer nos contemporains dans la perspective métaphysique de Joseph de Maistre, leur antipathie instinctive pour toute considération de cette sorte tient sans doute à cette étrange addiction léthéenne. L’acte de pensée exige un effort, et de cet effort, il semble bien que les idéologies modernes soient les éminentes ennemies. Elles pourvoient inépuisablement à notre désir de ne pas penser, d’échapper à la perplexité, à l’inquiétude que suscite en nous l’idée d’une Providence. L’écrivain japonais Yasunari Kawabata définit le propre de son art comme l’exercice de ce qu’il nomme « le regard ultime » : « Si la nature est belle, c’est parce qu’elle se reflète dans le regard ultime. »

Qu’est-ce qu’un regard ultime ? Est-ce voir le monde comme pour une dernière fois ou bien voir le monde comme s’il était sur le point de disparaître ? L’imminence de la catastrophe ou de la disparition aiguise le regard. La mise en demeure faite à l’entendement humain de considérer le sens du monde dans l’ultime regard que nous posons sur lui, loin de nous assourdir de terreur, de nous enfermer en nous-mêmes dans le pathos désastreux du refus de cesser d’être, avive au contraire les sens eux-mêmes : « Dans l’univers transparent et limpide comme un bloc de glace, écrit Kawabata, d’un moine qui médite, le bâton d’encens qui se consume peut faire retentir le bruit d’une maison qui s’embrase dans un incendie, et le bruissement de la cendre qui tombe peut résonner, comme un tonnerre. Il s’agit là d’une pure vérité. Le regard ultime fournit la réponse à bien des mystères dans le domaine de la création artistique. » Pour échapper au déterminisme qui nous exile de la compréhension du moment présent, pour œuvrer à la recouvrance des sens et du sens, à leur exaltation dans l’imminence de la beauté absolue, il faut méditer et trouver au cœur de sa méditation le secret limpide du « regard ultime ».

Le règne de la quantité contre l’éternité

« L’allongement de la durée de vie, voici la fin du fin de l’argumentaire progressiste. Vivre plus, pour travailler plus, pour gagner plus. Mais ce « plus » n’est pas en intensité, en qualité, mais en quantité. Qui n’a fait l’expérience de laisser passer trois mois sans que rien n’y advienne d’ivresse, de songe, spéculation, d’aventure, de contemplation ou d’extase; ces trois mois sont passés comme un envol de cendre. À l’inverse, il est des heures intenses où il semble que l’éternité vienne se loger, – mais c’est encore une erreur de perspective: l’éternité s’y trouvait déjà sans que nous eussions encore la clef qui en ouvre le royaume. L’éternité n’est pas en dehors du temps, mais à l’intérieur, cœur secret, qui contient tout l’en-dehors car il en est la source. » – Luc-Olivier d’Algange ~ Propos Réfractaire

Le féminin et le sacré contre le féminisme

Lorsqu’une arrière-garde « féministe » se soucie de féminiser le mot « ministre » (lorsqu’elles ne se veulent pas « hauteures » !) d’autres femmes plus avisées commencent à comprendre qu’avec la disparition du Sacré, qui signifie le triomphe des Normes utilitaires et profanes, c’est, dans son essence la féminité qui s’est retiré de la scène du monde occidental. Il suffit de comparé le rôle qu’ont pu jouer dans l’histoire et dans la mémoire de leur pays une Jeanne d’Arc, une Marguerite de Navarre ou une Hildegarde de Bingen avec le rôle d’une ministre, fût-elle parvenu à changer le genre du mot qui désigne sa fonction, pour mesurer la part dérisoire que les républiques et les démocraties modernes accordent à la femme et à la féminité. L’histoire nous montre d’innombrables exemples de féminité combative, intellective et métaphysique. L’extinction progressive du sens du Sacré n’a pas seulement privé les hommes des plus hauts accomplissements de la virilité spirituelle, elle fut aussi la cause de la domestication de la femme. On peut douter que le combat du féminisme, caractérisé par l’étroitesse de ses revendications pût être de quelque façon propice à la dédomestication de la femme.

Luc-Olivier d’Algange – Éloge de la rencontre et de la dissemblance

La Transmission contre la soumission

Le pédagogisme qui, de réformes en réformes, écarte de l’enseignement public des œuvres et des disciplines qui eussent donné aux «  héritiers  » (selon le fallacieux concept bourdieusien) une chance d’exceller, en réserve ainsi la connaissance à ces mêmes héritiers qui ne la recevront plus que du cercle familial. Aux autres, le «  socle commun  » et l’évaluation par pastilles colorées… On comprend bien que ce n’est pas l’inégalité dans la réception des œuvres de notre tradition française et européenne qui est en cause, mais la transmission même, en soi, qui est jugée néfaste. Mais néfaste à quoi ? Le plus simplement du monde, à cette bêtise qui favorise la soumission. Comment faire d’un jeune homme qui serait entrée en conversation avec les œuvres d’Homère, de Virgile, d’Épictète ou de Marc-Aurèle le docile consommateur globalisé et ce traître absolu à sa langue et à sa tradition qui est nécessaire aux desseins de la servitude?

Luc-Olivier d’Algange – Journal désinvolte

    L’école moderne nous prépare à la servitude, car elle nous prépare à bien nous intégrer dans le système capitaliste et la moralité bourgeoise. L’école ne nous enseigne pas l’indépendance d’esprit, elle nous enseigne à être les rouages bien huilés d’un système de plus en plus mondialisé où les hommes sont de plus en plus indifférenciés. À quoi bon le stoïcisme d’un Marc-Aurèle si l’idéal de l’homme est quantifiable.