Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait VI

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait VI

« La pitié ou la charité, ou plutôt leur accentuation particulière, est l’un des traits qui rapprochent le Bouddhisme du Christianisme. Il faut toutefois se garder de confondre cette charité avec une attitude vague et molle, c’est-à-dire d’y voir une sentimentalité rendant aveugle pour les différences objectives des phénomènes, ou encore un « psychologisme » réduisant toute culpabilité à rien ; car autre chose est de ne pas savoir distinguer un loup d’une brebis, et autre chose est de faire cette distinction sur le plan des contingences tout en voyant l’unité ontologique des opposés et en s’abstenant d’entrer dans les impasses des illusions passionnelles et dans l’engrenage des actions et réactions concordantes. Comme dans le cas de la Loi du Christ, – celle qui exige d’aimer l’ennemi et de tendre la joue gauche, – il s’agit au fond pour le Bouddhiste de dépasser le plan des contrastes effectifs, et cela en vue d’une réalité – ou de la Réalité – qui contient tout et qui se situe au-delà de tout ; le Chrétien dirait : « pour l’amour de Dieu ». C’est une pernicieuse erreur que de croire que la sérénité rend aveugle et niveleuse ; au contraire, elle n’A de valeur qu’en vertu de sa lucidité : ne pas « résister au méchant » n’a de sens qu’à condition que nous nous rendions compte, sur un certain plan qui nous concerne incontestablement en tant qu’être vivant, que le méchant est autre chose que le bon. Il est peu de choses aussi suffocante que ces efforts sentimentaux qui tendent à « ne voir partout que le bien » ou à « ne voir le mal qu’en soi-même », au détriment de la vérité et au préjudice de l’équilibre humain ; car de même que la générosité n’a de valeur que chez le fort, de même la perception de l’unité n’a de sens que chez celui qui est capable de discerner la diversité. La charité, au sens dont il s’agit ici, c’est chercher à découvrir chez ceux que nous jugeons, les qualités qu’ils possèdent réellement, et non leur attribuer à l’aveuglette des qualités qui leur sont étrangères, ou qui ne compensent en rien leurs défauts, car la charité ne vaut, en fait, que par son contenu ; elle n’est rien en dehors de la vérité. C’est un outrage à l’intelligence que d’abolir notre jugement pour le seul plaisir de nous persuader nous-mêmes de notre charité ; il est vrai qu’un tel comportement peut avoir une signification ascétique, si les circonstances le permettent, mais dans ce cas elle n’est pas dépourvue d’un certain égoïsme. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 71-72

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait V

« Nous voudrions rapporter ici une image saisissante que nous avons entendue de la part d’un Bouddhiste nippon : le son des cloches chrétiennes, nous dit-il, attire l’homme vers le haut et l’enlève du monde ; mais le son lourd et profond de la cloche bouddhique nous laisse immobile, elle nous fait descendre en nous-mêmes, en notre Centre suprapersonnel. Il y a là une confrontation instructive entre deux « rythmes spirituels », laquelle n’a toutefois rien d’irréductible : d’un côté l’ « élévation dynamique », la sublimation du « devenir », et de l’autre la « profondeur statique », l’essence de l’ « être ». » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 70-71