Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait VII

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait VII

« A toutes ces considérations, nous aimerions ajouter ce qui suit : la science – à l’instar de la machine – a interverti les rôles et a fait de ses créateurs ses créatures ; elle échappe au contrôle de l’intelligence comme telle, dès lors qu’elle prétend déterminer la nature de celle-ci « du dehors » et « par le bas ». On a privé notre ambiance cosmique intemporelle de sa fonction didactique en la remplaçant par des « coulisses » ; la voûte stellaire est devenue le prolongement d’un laboratoire, la beauté corporelle se réduit au mécanisme de la sélection naturelle. On ne sent plus que la richesse quantitative d’un savoir – d’un savoir quelconque – entraîne forcément un appauvrissement intérieur, à moins d’une science spirituelle qui rétablisse l’unité et sauvegarde l’équilibre ; l’homme ordinaire, s’il pouvait voyager dans l’espace interplanétaire, en reviendrait terriblement appauvri, à moins que sa raison n’ait sombré dans l’épouvante. Cela nous ramène à l’arbre défendu de la Genèse, dont le drame se répète à grand intervalles jusqu’à nos jours ; l’homme « décentralisé » dont l’esprit est sursaturé de faits discontinus est d’une désespérante pauvreté, et cela explique du reste toutes ces philosophies du néant et de l’angoisse qui ont cours à notre époque. Les anciens ne savaient pas, sans doute, faire durer des vies qui pourtant avaient un sens ; les modernes savent prolonger des vies qui n’en ont pas ; mais les anciens, par le fait même qu’ils donnaient un sens à la vie, en donnaient aussi un à la mort. Si la vie n’est qu’une lueur infime entre deux nuits ou deux néants, et si nous  ne sommes que des hasards biologiques sans intérêt dans un univers absurde, à quoi bon tous les efforts, et à quoi bon surtout cette foi scientiste plus absurde encore que l’univers insensé qu’on explore sans pouvoir en sortir ? » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 81-82

Les anciens ne regardaient pas le ciel et la nature comme nous les regardons aujourd’hui. Nous regardons à l’aide de microscope et de télescope comme si ces outils pouvaient nous révéler des symboles cachés alors que ces symboles sont juste là sous nos yeux. Ce sont ces symboles qui donnent du sens, mais ils sont invisibles pour ceux dont la vie n’est qu’une « lueur infime entre deux nuits ».

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait III

Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga – Extrait III

« La technique moderne n’est qu’un aboutissement, très indirect sans doute, d’une perspective qui, après avoir banni de la nature les dieux et les génies et l’avoir rendue « profane » de ce fait, a finalement permis qu’elle soit « profanée » au sens le plus brutal du mot. L’Occidental prométhéen – mais non pas tout occidental – est affecté d’une sorte de mépris inné de la nature : pour lui, la nature est une propriété dont on peut jouir ou qu’on peut exploiter, voire une ennemi à vaincre ; c’est, non une « propriété des Dieux » comme à Bali, mais une « matière première » vouée à l’exploitation industrielle ou sentimentale, suivant les goûts et les circonstances. Ce détrônement de la nature, ou cette scission entre l’homme et la terre –reflet de la scission entre l’homme et le Ciel – a porté des fruits si amers que nous n’aurons pas beaucoup de peine à faire admettre que le message intemporel de la nature se présente de nos jours comme un viatique spirituel de première importance ; d’aucuns objecteront peut-être que l’Occident a connu de tout temps – et notamment aux XVIIIe et XIXe siècles – des retours à la terre vierge, mais ce n’est pas ainsi que nous l’entendons, car nous n’avons que faire d’un « naturisme » romantique et « déiste » voire athée. Ce dont il s’agit, c’est, non de projeter un individualisme sursaturé et désabusé dans une nature désacralisée, – ce serait là une mondanité comme une autre, – mais au contraire de retrouver, sur la base de l’esprit traditionnel, dans la nature la substance divine qui lui est inhérente, ou en d’autres termes, de « voir Dieu partout » et de ne rien voir en dehors de sa mystérieuse présence. » ~ Frithjof Schuon – Shinto Bouddhisme Yoga pp. 16-18

Par « Occidental prométhéen » Schuon fait référence à un type d’homme pour qui le progrès technologique est une fin en soi. C’est l’homme pour qui la technique a remplacé Dieu ou nous permettraient de surpasser Dieu, voyez par exemple ces hommes qui rêvent d’êtres immortels grâce à la science.